Discrète et exigeante, la moule perlière raconte l’état réel de nos rivières ardennaises. Espèce protégée et bio‑indicatrice, elle ne survit que dans des eaux très propres, bien oxygénées, au fond non colmaté, et dépend de la truite fario pour se reproduire. Suivre ses populations et la qualité de l’habitat permet de cibler les restaurations et de renforcer les tronçons où elle peut, à nouveau, boucler son cycle de vie.

Pourquoi suivre la moule perlière ?

Il s’agit d’une espèce ciblée pour la conservation de la nature car elle fait partie des rares espèces qui remplissent simultanément les critères d’espèce parapluie, emblématique, clé de voute * et bioindicatrice : elle exige une eau oligotrophe, bien oxygénée, une eau interstitielle non colmatée (= espaces vides entre les graviers/galets du lit d’un cours d’eau) et des populations de truite fario (poisson‑hôte) équilibrée. Lorsque l’espèce parvient à se reproduire, sa présence traduit un très bon état des rivières ardennaises.

* Une espèce clé de voûte (keystone species en anglais) est une espèce dont le rôle écologique est disproportionné par rapport à son abondance : même si elle est rare ou peu abondante, sa disparition entraînerait un une profonde modification de tout l’écosystème.

L’espèce est au bord de l’extinction partout en Europe : la moule perlière a perdu 95–99 % de ses effectifs au XXᵉ siècle en Europe occidentale, avec une quasi‑disparition en Ardenne. Elle est protégée (Directive « Habitats » annexes II & V) et classée en danger critique au niveau européen (Liste rouge européenne des mollusques non marins).

En Wallonie, les dernières populations relictuelles se concentrent en Ardenne (bassin de la Semois, Sûre, Ourthe, Our), d’où la priorité donnée à la restauration et au suivi à long terme par les projets LIFE et les services du SPW.

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© DEMNA (SPW)

Objectifs et méthodes de suivi

L’objectif du monitoring est de s’assurer que toutes les étapes du cycle de l’espèce (glochidie → parasitisme sur truite → juvénile interstitiel → adulte) peuvent s’accomplir dans des tronçons donnés, et de prioriser les actions de restauration/renforcement.

Le suivi s’organise en 5 phases principales :

1. Suivi des populations de moules

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© Ruddy Cors

  • Cartographie fine : localisation et géoréférencement des adultes, structure d’âges, état sanitaire ; contrôles tous les 3–6 ans. Prospections à l’aquascope (étiage) et au toucher.
  • Contrôle de la reproduction : recensement des femelles gravides, collecte de glochidies, mesure du taux de parasitisme des truites (lors de pêches électriques encadrées) pour juger du potentiel de recrutement.

2. Suivi scientifique en 4 étapes (pré‑renforcement)

(protocole LIFE Connexions (2022–2029) et vallées ardennaises (2020-2028))

Étape 1 – Biomonitoring (2 ans) : Les juvéniles post‑parasitaires (1 mm, 3–6 mois) sont exposés en plaques/cages type Buddensiek. Leurs survie et croissance sont calculées pour classer les tronçons selon un gradient de qualité (de favorables à défavorables). Cette méthode est éprouvée en Europe.

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© Grégory Motte

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© Grégory Motte

Étape 2 – Qualité de l’interstitiel : Cette variable est assimilable à la « respiration du fond ». Si l’indicateur (redox) est proche de celui de l’eau libre, cela signifie que l’oxygène circule bien entre les graviers ; sinon, le fond est colmaté. On regarde aussi le degré de compaction du lit de la rivière et la composition granulométrique : un lit favorable ne doit pas être trop compacté pour permettre aux jeunes de moules de s’enfouir dans le substrat. De plus, les sédiments de la rivière doivent contenir très peu de particules fines (taille < 1 mm) pour laisser circuler l’eau, les particules alimentaires, l’oxygène afin de permettre aux jeunes moules de grandir.

Ce degré de comatage/d’anaérobiose est calculé grâce à des mesures de « potentiel redox » à 5–10 cm (avec des seuils issus de Geist & Auerswald, 2007). Ce potentiel redox est une mesure (en millivolts) indiquant si un milieu favorise des réactions oxydantes (milieu oxygéné) ou réductrices (milieu appauvri en oxygène). Cette mesure est particulièrement importante car les jeunes moules perlières vivent plusieurs années enfouies dans les 5-10 premiers centimètres de sédiment : si l’eau n’y circule plus et que l’oxygène chute, leur survie est compromise.

Étape 3 – Dynamique sédimentaire : Pour évaluer la dynamique sédimentaire, on combine :

  • des chaînes d’érosion (petites chaînes enfouies verticalement, relevées après des crues pour mesurer l’épaisseur de lit creusée ou remblayée) ;
  • des pièges à sédiments (réceptacles affleurants qui quantifient les fines déposées, bon indicateur de colmatage de l’interstitiel) ;
  • des graviers traceurs équipés de PIT tags (puces RFID) pour suivre la mobilité du lit lors des crues.

Croisées, ces mesures indiquent si le tronçon est assez mobile pour s’auto‑décolmater (évacuer les fines) sans devenir instable pour les moules perlières.

Étape 4 – Arbre décisionnel : Croisement des 3 diagnostics (ressources alimentaires/température, qualité de l’interstitiel et sédiments) pour choisir les tronçons à renforcer et éviter les sections à risque d’assec.

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© Ruddy Cors

3. Suivi de l'habitat et de l'eau

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  • Eau de surface : On vérifie que l’eau est fraîche en été, riche en oxygène, peu minéralisée (peu de sels dissous), pauvre en nutriments (azote, phosphore) et en matière en suspension.
  • Eau interstitielle (5-10 cm) : le résultat redox doit être proche de l’eau libre. La granulométrie doit être composée de moins de 20 % de fines (< 1 mm) pour un habitat juvénile fonctionnel.
  • Habitat rivulaire : Dans des conditions optimales, il faut de l’ombrage (ripisylve) et des berges stables, ainsi que l’absence d’accès du bétail, de drains impactants ou d’étangs générateurs de vases. La protection et la restauration de zones humides est également une mesure clé car elles fournissent une partie des ressources alimentaires. Ces éléments sont suivis et gérés avec les partenaires (DNF, communes, gestionnaire de cours d’eau, agriculteurs via MAEC).

4. Suivi des poissons‑hôtes (truite fario)

Sont suivis : les densités, la biomasse et la structure d’âge (grâce aux pêches électriques), la continuité écologique (levée d’obstacles). Ces conditions sont indispensables à la phase parasitaire et au succès du recrutement.

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© Grégory Motte

5. Elevage‑renforcement

  • Les glochidies sont collectées sur des femelles gravides.
  • Elles sont exposées à des truites pour qu’elles se fixent à leurs branchies. 
  • Les glochidies deviennent de petites jeunes moules (juvéniles), qui sont élevées dans une station d’élevage spécialisée : Kalborn (fondation natur&ëmwelt) au Luxembourg. Elles y grandissent jusqu’à atteindre 1,5 à 3 cm, ce qui correspond à un stade où elles sont davantage robustes pour survivre seules en rivière. En complément, avec la pisciculture domaniale d’Achouffe, des truitelles préalablement infestées avec des glochidies sont relâchées dans le cours d’eau.
  •  Les moules juvéniles sont ensuite transloquées sur des tronçons dont la qualité est validée par le monitoring.

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Moules juvéniles © F. Thielen

Résultats clés du suivi

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  • Effectifs et tendance : Après le LIFE 2002–2007, on estimait environ 3 000 individus en Wallonie. En 2022, il resterait < 250 individus (hors renforcements), suite à la mortalité massive observée après les sécheresses de 2019–2020.
  • Reproduction naturelle retrouvée : première preuve de recrutement en 2017 en Forêt d’Anlier depuis des décennies ( 80 jeunes de 5–15 ans), confirmée en 2020 (> 150 jeunes 6–15 ans). Ces observations valident les restaurations d’habitats engagées depuis 2002.
  • Chocs climatiques récents : Sécheresses 2019–2020 : > 90 % de mortalité d’adultes sur l’Anlier, mais 200 juvéniles retrouvés ; la canopée (ombrage) apparaît comme facteur de résilience (0 % de mortalité dans des tronçons 100 % ombragés).

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© Ruddy Cors

  • Renforcement et réintroduction (Our, Rulles, Anlier) : Deux projets en cours (2021–2029) : Les LIFE Connexions (Anlier, Rulles) et LIFE Vallées ardennaises (Our) prévoient le diagnostic fin des tronçons et le renforcement ciblé par jeunes individus élevés. Des opérations de repeuplement ont été médiatisées en 2024 dans le bassin de l’Our.
  • Élevage transfrontalier (Moulin de Kalborn, GDL) : La station d’élevage de Kalborn (Fondation Hëllef fir d’Natur) produit des juvéniles (M. margaritifera et Unio crassus) pour renforcer les populations de la forêt d’Anlier, de la Sûre, de l’Ourthe et des affluents de l’Our.

Ce que montrent les données (exemples)

  • Biomonitoring : les grilles de décision LIFE classent les sites par survie (> 40 %, 20–40 %, < 20 %) et croissance des juvéniles ; deux sections favorables ont été identifiées lors des tests sur 20 sites.
  • Hyporhéique : des profils de redox sans décrochage entre la surface et 5–10 cm, couplés à une faible fraction de fines et une pénétrabilité adéquate, discriminent les rivières fonctionnelles (recrutement possible) des rivières non fonctionnelles. Les résultats montrent que les actions de restauration doivent se poursuivre (gestion forestière, fermeture des drains, ombrage, gestion de l’eau à usage anthropique…) afin d’augmenter les linéaires favorables à la reproduction de l’espèce.
  • Retour de la reproduction : l’Anlier montre que la restauration interstitielle (décolmatage naturel, ripisylve, épuration, clôtures) peut relancer le cycle, mais la pression climatique (sécheresses) oblige à cibler finement les tronçons résilients (ombragés, hydrologiquement sécurisés), à adapter la gestion du massif forestier et des fonds de vallée ainsi qu’à mieux objectiver l’impact de l’utilisation de la ressource en eau.

Qui fait quoi ? (gouvernance)

  • SPW ARNE / DEMNA :
    Assure le suivi scientifique, l’expertise écologique, le montage de projet, la mise en place d’action de restauration ainsi que la coordination générale des projets liés à la moule perlière.
  • SPW ARNE / DNF :
    Responsable de la gestion opérationnelle sur le terrain, du financement et de la mise en œuvre des projets LIFE et autres programmes de conservation.
  • Natagora, Parcs naturels (Hautes Fagnes–Eifel, Haute Sûre Forêt d’Anlier), asbl Domaine de Berinzenne :
    Partenaires de terrain dans plusieurs projets LIFE et autres projets de restauration ; impliqués dans la restauration des habitats, le rétablissement de la continuité écologique, la sensibilisation et le suivi local.
  • SPGE / AIVE / AIDE :
    Interviennent dans les actions liées à l’assainissement des eaux usées et à l’amélioration de la qualité des masses d’eau, indispensable pour la survie de l’espèce.
  • Pisciculture domaniale d’Achouffe (DNF service de la pêche) : premier partenaire pour la production de moules post-parasitaires de 2005 à 2014. Actuellement, production et infestation de truitelles, maintien de moules juvéniles alimentées naturellement en collaboration avec la station d’élevage de Klaborn.
  • Moulin de Kalborn (Luxembourg) :
    Partenaire historique pour l’élevage et la restauration des populations.
    Actif notamment via : LIFE 2002–2007, After-LIFE, LIFE Connexions (2021–2027) et LIFE Vallées ardennaises (2020–2028).

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