Le suivi de la mulette épaisse (Unio crassus)
La mulette épaisse (Unio crassus) est une espèce de moule d’eau douce protégée et suivie en Wallonie dans le cadre d’un programme spécifique de monitoring. Comme pour la moule perlière, ce suivi vise à documenter la distribution, la dynamique des populations, la qualité de l’habitat et des populations de poissons hôtes, afin d’orienter les actions de conservation. En Wallonie, la mulette épaisse fait l’objet d’un programme structuré et continu, intégré à l’évaluation biologique du réseau Natura 2000.
Pourquoi suivre la mulette épaisse ?
La mulette épaisse est une espèce en fort déclin, classée « vulnérable » sur la liste rouge européenne (et "en danger" à l'échelle mondiale), particulièrement sensible aux pressions exercées sur les cours d’eau : pollutions, colmatage, fragmentation, diminution des poissons hôtes, espèces exotiques envahissantes. En Wallonie, plusieurs populations ont disparu, sont état de conservation est évalué comme défavorable.
Ses besoins écologiques stricts en font un excellent indicateur de qualité des milieux aquatiques.
Le suivi permet de :
- mesurer l’évolution de l’aire de répartition ;
- suivre la densité et la structure d’âge des populations ;
- détecter rapidement les régressions ou les augmentations ;
- évaluer la qualité et la stabilité des habitats ;
- orienter les actions de restauration et de gestion.

© Ruddy Cors
Comment se déroule le suivi ?
Le monitoring de la mulette épaisse en Wallonie utilise des méthodes proches de celles appliquées à la moule perlière, adaptées à une espèce plus largement distribuée et souvent présente dans des cours d’eau plus larges.
1. Prospections de terrain
Détection de l'espèce

© Grégory Motte
La recherche d’individus vivants repose sur :
- prospection visuelle à l’aide d’aquascopes, utilisée dans les secteurs de profondeur compatible ;
- prospection tactile, notamment dans les zones où la turbidité ou la profondeur rend la détection visuelle difficile ;
- examen des coquilles mortes, utile pour estimer le taux de mortalité, confirmer la présence passée et cibler les secteurs à inspecter.
Effort de prospection
L’effort est standardisé :
- prospection par tronçons successifs (ex. 20 m),
- durée d’inspection calibrée et identique pour tous les cours d’eau suivis,
- relevé systématique des individus vivants ou morts détectés.

2. Estimation de la densité et de la structure des populations
Lorsque la présence d’une population est confirmée, des relevés standardisés permettent des mesures de :
- densité (individus/m² ou par tronçon de suivi) ;
- structure d’âge, appréciée à partir du nombre de strie de croissance ou de la longueur de la coquille.
Ces données sont essentielles pour détecter les populations vieillissantes, les recrutements faibles ou les déclins rapides.


© Grégory Motte
3. Suivi des habitats
Le suivi de l’habitat complète celui des individus. Il inclut :
Qualité physico-chimique de l’eau
Les données issues du monitoring mené dans le cadre de la Directive Cadre sur l’Eau sont utilisées pour suivre :
- les taux de nitrates, nitrites, ammonium… ;
- les taux d’oxygène, phosphates, DBO5… ;
- la continuité écologique.
Des populations fonctionnelles subsistent parfois même dans des masses d’eau de qualité seulement moyenne, ce qui nécessite une surveillance renforcée.
Caractéristiques du substrat
Ces relevés incluent des mesures de :
- granulométrie (sables grossiers, graviers fins…) ;
- stabilité du lit ;
- colmatage, mesuré notamment par potentiel redox ;
- résistance à la pénétration du substrat.
Ces méthodes sont développées dans la fiche relative au suivi de la moule perlière (=> lien).
Hydromorphologie du cours d’eau
Des éléments sont décrits car ils conditionnent la stabilité des habitats :
- la profondeur ;
- la vitesse de courant ;
- la morphologie de berge et du lit.
Disponibilité des poissons hôtes

Glochidies © Frankie Thielen
Le suivi piscicole permet d’évaluer la présence des espèces susceptibles de porter les glochidies (ex. vairon, chabot, chevesne). La disponibilité en poissons hôtes est considérée comme un paramètre critique dans l’évaluation de la fonctionnalité d’une population.
4. ADN environnemental (eDNA)
Pour les cours d’eau où l’espèce n’a plus été observée depuis longtemps ou où la prospection est difficile, la détection par ADN environnemental peut être utilisée pour confirmer la présence ou l’absence avec plus de fiabilité.
Cette méthode est recommandée notamment pour la confirmation de populations supposées disparues.
Résultats
1. Présence et répartition en Wallonie
- La mulette épaisse est aujourd’hui confirmée dans 24 cours d’eau, répartis dans plusieurs bassins hydrographiques :
Semois, Our, Sûre, Lesse, Ourthe, Mehaigne, Hantes, Grande Honnelle, etc ; - Certaines populations historiques sont éteintes, notamment dans les bassins :
Senne, Dyle, Oise, Eau Blanche, Viroin, Meuse aval, Chiers, ainsi que dans plusieurs ruisseaux (Biran, By, Brouffe, Wampe…) ; - Les populations les plus étendues sont situées dans la Semois, Ourthe navigable non naviguée, Lesse, Our et Sûre, atteignant les plus grands nombres de carrés UTM occupés.

Mulette épaisse dans la Semois © Ruddy Cors
2. Populations prioritaires ou à haut risque
Sur base de la diversité génétique, de l’isolement et du risque de disparition, plusieurs populations ont été identifiées comme prioritaires :

© David Kufner
- Hantes : population fragmentée, effectif < 10 000 individus ;
- Eau d’Heure : effectif < 1 000 individus ;
- Laval (Ourthe occidentale) : population isolée, < 1 000 individus ;
- Vierre : population très faible, < 100 individus en amont ;
- Ulf et Our supérieure : effectifs < 100 individus ;
- Sûre : perte de 80 % de la population suite à une pollution agricole en 2014 ;
- Lesse : population sous forte pression touristique (kayak).
3. Populations à enjeu biogéographique majeur
Deux populations ont une importance particulière pour leur région biogéographique :
- Grande Honnelle (région atlantique) ;
- Mehaigne (région atlantique).
Ce sont les dernières populations en zone atlantique en Belgique, l'espèce y étant disparue en Flandre.
4. Inclusion dans le réseau Natura 2000
- La mulette épaisse est présente dans 44 sites Natura 2000, soit 75 % de sa distribution actuelle ;
- Certaines populations sont peu protégées : Haute Meuse (0 %), Eau d’Heure (0 %), Vachaux (13 %), Hantes (14 %), Rulles (38 %), Mehaigne (39 %).
5. État écologique des masses d’eau concernées
- Au total, 66 masses d’eau sont liées à la présence de l’espèce (directement ou en amont) ;
- 25 masses d’eau sont en état écologique insuffisant, nécessitant des actions ciblées (Mehaigne, Hermeton, Semois, Vierre, Sûre…).
6. Pressions majeures identifiées par le suivi
Le diagnostic de terrain met en évidence :
- Une qualité de l’eau insuffisante (inférieure au bon état écologique au sens de la directive cadre sur l’eau) ;
- Des effets marqués du colmatage, des pollutions agricoles, de la gestion des étangs, et de la continuité écologique ;
- Des atteintes à l’hydromorphologie des cours d’eau ;
- Une prédation massive du rat musqué (ex. : > 3 000 mulettes/an consommées sur un seul tronçon de la Semois). Le raton laveur, le ragondin sont également des prédateurs potentiellement impactant.
Perspectives
Le plan d'action mulette épaisse (2023) prévoit, entre autres :
- l’harmonisation des méthodes de monitoring avec celles d’autres pays européens (article en cour de publication);
- l’extension des inventaires dans certains bassins ;
- le renforcement des ressources humaines dédiées au suivi ;
- l’amélioration de la qualité de l’habitat (épuration des eaux usées, extensification agricoles) ;
- l’adaptation face aux conséquences du dérèglement climatique (plantation de cordons rivulaires, reconversion des peuplements résineux en forêts alluviales indigènes, conservation des prairies en zone inondables, meilleure gestion de la ressource en eaux, gestion des cours d’eau intégrant la présence de l’espèce) ;
- la restauration de la continuité longitudinale pour les poissons hôtes ;
- l’intensification de la gestion d’espèces invasives (rat musqué, raton laveur, ragondin, écrevisse californienne) ;
- l’amélioration de la prise en compte de la mulette épaisse dans le cadre de la gestion physique des cours d’eau.
En savoir plus
- Cossey D.A et al. (2025). Distribution, scale, and drivers of mass mortality events in Europe's freshwater bivalves. Conservation Biology.
- Lopes-Lima M. et al. (2025). A curated dataset on the distribution of West Palaearctic freshwater bivalves. Scientific data.
- IUCN (2024). European Freshwater Bivalves: Moving from Assessment to Conservation Planning. Conservation Planning Specialist Group.
- Geist J. et al. (2023). Captive breeding of European freshwater mussels as a conservation tool: A review. Aquatic Conservation Marine and Freshwater Ecosystems.
- Lopes-Lima M., Sousa R., Gesit J., Aldridge D.C. et al. (2017). Conservation status of freshwater mussels in Europe: State of the art and future challenges. Biological Reviews.